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Dracula  Répondre en citant  

Dracula

Dracula est un personnage de fiction inventé par l'écrivain irlandais Bram Stoker à la fin du XIXe siècle. En s'inspirant d'un personnage historique, Vlad Ţepeş (Vlad III l'Empaleur), voïvode de Valachie au XVe siècle, l'auteur en a fait un vampire, c'est-à-dire un être immortel qui se repaît du sang des vivants. Le personnage de Dracula a été exploité par d'autres auteurs et a progressivement accédé à la notoriété : il s'agit désormais d'un des monstres les plus connus dans le monde occidental.

Attributs

Le nom

Le nom du personnage de fiction se confond avec celui du personnage historique. Il est dérivé du substantif dragon qui, en roumain, se dit dracul, la famille de Vlad Ţepeş ayant été nommée par les historiens les Drăculea. En effet, le père de Vlad Tepes a été surnommé Vlad II Dracul - Vlad II le Dragon - car il était membre de l'Ordre du Dragon. Par ailleurs,Dracul ne signifie pas que "dragon" en roumain, mais également "diable". C'est cette ambiguïté syntaxique qui a été développée dans le roman de Stoker, soucieux de souligner l'aspect démoniaque du personnage.


Portrait physique

Dans l'imaginaire collectif, le comte Dracula est représenté comme un aristocrate dans la force de l'âge, grand et svelte, avec des traits fins, le teint pâle et les cheveux noirs. Il est habillé d'un costume sombre et d'une grande cape noire à doublure rouge.

En réalité, cette représentation a évolué dans le temps. Le Dracula originel, celui de Bram Stoker, ne correspondait pas à cette peinture : il s'agissait d'un vieillard — qui rajeunissait tout au long du roman — plutôt laid et repoussant, ayant un corps grand et maigre, un nez aquilin, des sourcils broussailleux, des cheveux rares aux tempes, une épaisse moustache, des doigts courts et forts, des paumes poilues et une haleine fétide. Il n'avait rien du bellâtre séducteur ! Bram Stoker, pour faire le portrait de son monstre, s'est inspiré des thèses de Lombroso, très en vogue à l'époque : on croyait alors, en effet, que la forme du visage d'un homme indiquait son caractère et le portrait de Dracula correspond à celui du type criminel. Par ailleurs, David J. Skal, qui relève plusieurs références à l'œuvre de William Shakespeare dans le roman, apparente Dracula à Hamlet qui, lui aussi, était vêtu de noir. Le Nosferatu de Friedrich Wilhelm Murnau, quant à lui, est également laid et inquiétant, et épouse plusieurs des caractéristiques physiques du personnage de Stoker.

Portrait moral

On ne compte plus les adaptations de Dracula, tant celles-ci sont nombreuses. Pourtant, aucune de ces adaptations ne nous livre la même lecture. Le personnage de Dracula a ceci de fascinant qu’il représente un véritable catalyseur : en lui se cristallisent des représentations très diverses selon la personnalité des personnes qui l’évoquent. Il semble qu’il possède ce pouvoir de libérer des fantasmes, des attentes, mais également des représentations culturelles.

Le Dracula de Stoker, possède déjà cette particularité. La structure du roman est particulière : la plupart des personnages tiennent, en effet, un journal et c’est l’assemblage de ces différents témoignages qui constitue le résultat final. Dans ces témoignages, le vampire est, la plupart du temps, présenté comme un monstre sans cœur, une représentation du mal absolu. Mais ce n’est pas toujours le cas. Il est ainsi remarquable que Mina Harker éprouve de la pitié à son égard. Quant à Abraham Van Helsing, il est véritablement fasciné, tant par le personnage historique que Dracula a été que par le vampire lui-même ; il s’émerveillera, ainsi, de l’ingéniosité dont le prince des ténèbres a fait preuve pour préparer son voyage jusqu’à Londres : « Si un autre parmi les non-morts avait tenté cette même entreprise, tous les siècles qui furent et ceux qui seront n’y auraient peut-être pas suffi (…). Il a tout accompli tout seul, tout seul, à partir d’une tombe en ruine au fond d’un pays oublié » (p 516-518).

Dans les autres adaptations, le vampire apparaît avec des traits de caractère différents. Dans Nosferatu, fantôme de la nuit, il est une véritable victime, prisonnier du temps qui ne le laisse pas en paix : il avoue ainsi à Jonathan sa douleur de ne pas pouvoir mourir. Dans les films de la Hammer, Dracula est certes un personnage cruel, mais il possède également un certain sens de la justice : dans Horror of Dracula, s’il décide de vampiriser la fiancée de Jonathan c’est, affirme Van Helsing, parce que ce dernier a tué la femme-vampire qui vivait avec lui ; de même, dans Une messe pour Dracula, le vampire entreprend de faire tuer les hommes qui ont assassiné celui qui lui a permis de renaître de ses cendres. Le Dracula de Francis Ford Coppola nous dévoile, lui, un personnage qui provoque franchement la sympathie du spectateur en renversant les symboles du bien et du mal : c’est en effet à cause de la cruauté de l'église que Dracula a accédé à l’état de vampire. Son caractère attachant s’exprime également, paradoxalement, par son humanité : il se révèle capable d’aimer, de pleurer, d’éprouver de la sympathie.

Il serait intéressant d’étudier l’évolution de la perception de Dracula par rapport à celle des personnages maléfiques en général. Depuis un certain nombre d’années, en effet, il semble que leurs portraits aient acquis une réelle profondeur : les auteurs tentent d’expliquer les raisons qui ont poussé ces personnages à choisir la voie du mal, et ce choix s’est souvent fait dans la souffrance. Cette profondeur place le lecteur ou le spectateur en situation de sympathie vis-à-vis du personnage maléfique. On peut se référer, à titre d’exemples, aux personnages de Dark Vador (Star Wars), d’Hannibal Lecter (Le Silence des agneaux), de Keyser Soze (Usual Suspects).

NB : les lecteurs que cet aspect intéresse pourront compléter leur réflexion en se référant, entre autres, à l'article de Gilles Ménagaldo intitulé Figurations du mythe de Dracula au cinéma : du texte à l'écran paru dans Dracula : mythe et métamorphoses.


Pouvoirs et incapacités

Les facultés prêtées à Dracula varient selon les versions. Ainsi, dans le roman de Bram Stoker, le roi vampire possède de nombreux pouvoirs: il peut se transformer en chauve-souris, en chien, en loup, en grains de poussière sur des rayons de lune, en brouillard, se faire grand ou rapetisser, se rendre maître des éléments (tempête, brouillard, tonnerre) mais dans un espace limité, se faire obéir de certains animaux tels que le loup, le renard, le rat, le hibou, la chauve-souris ou la phalène, pénétrer la pensée des êtres qui ont bu son sang; entre autres, il connaît la nécromancie, la télépathie, l'hypnose. Quant au sang qu'il boit, celui-ci le fait rajeunir et devenir plus fort, mais le fait de ne pas en boire ne remet pas en cause son caractère immortel.

Dans les films, ce sont surtout ses capacités de transformation en chauve-souris et son immortalité qui sont exploitées. Dans Le cauchemar de Dracula, cependant, le cinéaste a choisi de ne pas accorder au personnage ce pouvoir de changer d'apparence.

Le roman détaille également un grand nombre d'incapacités; ainsi, Dracula ne peut pénétrer chez quelqu'un sans y avoir été préalablement invité, ne peut dormir qu'en terre consacrée, ne peut traverser une eau courante, ne peut franchir des eaux vives qu'à marée haute ou lorsque la mer est étale, ne peut bénéficier de ses pouvoirs pendant le jour. Son corps ne projette aucune ombre, son image ne se réfléchit dans aucun miroir. Il ne peut se déplacer qu'à minuit ou à la tombée du jour et ne peut séjourner que dans la terre dans laquelle il a été enterré de son vivant, dans la tombe d'un être qu'il aurait vampirisé ou dans celle d'une âme damnée - un suicidé par exemple. L'ail, un crucifix, de l'hostie consacrée ou de l'eau bénite le repoussent; une branche de rosier sauvage, posée sur son cercueil, l'empêche d'en sortir.

Par ailleurs, il existe plusieurs moyens pour le détruire. Le roman de Bram Stoker indique plusieurs moyens: lui transperser le cœur à l'aide d'un pieu, le décapiter ou tirer une balle bénite dans sa tombe. Dans Nosferatu, Murnau n'indique qu'un seul moyen: une femme pure doit retenir le vampire toute la nuit et lui faire oublier le chant du coq... C'est cette indication qui a amené les autres cinéastes - hormis Coppola - à exploiter l'idée que la lumière du jour était elle aussi nocive pour les vampires.


Comment Dracula est-il devenu vampire ?

Les vampires, du moins ceux que les versions occidentales modernes nous donnent à voir, le deviennent en ayant été mordus par un autre vampire. Si certains auteurs appliquent cette loi à notre personnage – Anne Rice, par exemple, pour qui Dracula aurait été mordu par l’un des personnages qu’elle a créé, Lestat – en général, d’autres explications sont avancées. Car Dracula est un vampire bien particulier : pour son créateur, Bram Stoker, il s’agit du vampire originel, du premier vampire.

Le roman n’avance cependant pas d’explication quant à l’accession de Dracula au statut de buveur de sang : nous savons seulement que, comme ses semblables, son âme ne peut accéder à la paix éternelle ; l’élimination du roi vampire est ainsi une délivrance, comme le remarque un personnage du roman : « une expression de paix se répandit sur ce visage où jamais je n’aurais cru que ne pût apparaître rien de tel » (p 600). Le roman ne fait que rappeler la cruauté et le goût du pouvoir du mortel qu’était Dracula, suggérant ainsi que là réside l’explication de sa damnation.

Peu nombreux sont les auteurs ayant exploité l’idée de la naissance du vampire Dracula. Dans le roman Les archives des Dracula, Rudorff avance une hypothèse : mortel, Dracula aurait secouru une belle gitane qui lui aurait promis, en échange, la vie éternelle. Dans le film de Francis Ford Coppola, il aurait choisi de se détourner de l’Église, dont les représentants avaient refusé que sa femme soit enterrée sous prétexte qu’il s’agissait d’un suicide. Une autre piste possible et originale est celle avancée par le film "Dracula 2001". En effet, selon le scénario, Dracula ne serait autre que Judas Iscariote, l'Apôtre de Jésus condamné pour sa traîtrise. Son allergie à l'argent serait causée par la récompense qu'il aurait reçue, sa peur du soleil par son suicide à l'aube, etc.


Domaines de représentation


Littérature

Le personnage de Dracula est né en 1897, dans le roman écrit sous forme épistolaire, par l'écrivain irlandais Bram Stoker lequel s'est inspiré du personnage historique Vlad Ţepeş surnommé "Dracula" et réputé être particulièrement cruel. Néanmoins, son personnage n'est pas à proprement parler Vlad Ţepeş devenu vampire. Le personnage historique lui a servi à donner un certain réalisme à son histoire, et surtout à lui donner son nom. Bram Stoker s'est beaucoup documenté sur les légendes de vampires pour créer son personnage, et il a découvert Vlad Ţepeş alors qu'il avait déjà son livre en tête. Jack l'éventreur, qui sévit à Londres en 1888, et auquel on a rapidement donné une dimension surnaturelle, a aussi pu l'influencer (une partie du roman se déroulant à Londres).

Dracula n'est pas le premier roman fantastique à exploiter le thème du vampire : dès 1819, John Polidori publie The Vampyre inspiré d'une idée originale de Lord Byron. Dans les années suivantes, plusieurs auteurs exploitèrent le potentiel d'un monstre à l'apparence humaine. Dracula marqua pourtant une étape cruciale dans la littérature fantastique et en particulier celle abordant le thème des vampires. Le succès du livre — deuxième meilleure vente après la Bible ! — et la popularité du personnage en attestent encore aujourd'hui. Plus que le sens du récit et la maîtrise du suspense de Stoker, c'est la personnalité de son personnage principal qui fonde le mythe. Le comte Dracula, au-delà de la créature d'épouvante aux pouvoirs surnaturels, est avant tout un être humain damné, un non-mort, et c'est cette dimension complexe qui assure son charme.


Le Dracula de Bram Stoker, le premier Dracula

Synopsis

Jonathan Harker, clerc de notaire londonien, est envoyé en Transylvanie auprès du comte Dracula : le boyard souhaite en effet acquérir une maison à Londres, où il souhaite se rendre prochainement. Mais malgré la politesse de son hôte, le jeune Jonathan se sent terriblement mal à l'aise en sa présence, sans qu'il ne parvienne à définir précisément les causes de son appréhension. Surviennent alors des évènements étranges...


Autour du travail d'écriture du roman

Le récit se joue donc entre l'Angleterre et la Transylvanie au XIXe siècle, notamment dans un château retiré des Carpates. Se basant sur des récits mythologiques, Bram Stoker crée le personnage du comte Dracula, un vampire aristocratique à la fois monstrueux et raffiné. La première partie du livre, qui se déroule dans le château du comte, est magistralement teintée d'une atmosphère étrange et sinistre.

Le récit est épistolaire et est composé de fragments des journaux intimes et lettres des protagonistes, ainsi que d'articles de journaux. C'est donc un récit écrit à la première personne mais qui épouse plusieurs points de vue, ce qui souligne l'ambiguïté du personnage du Comte. Stoker introduira plusieurs caractéristiques qui étaient, jusque là, absentes dans le mythe folklorique du vampire ou de ses incarnations littéraires :

l'absence de reflet dans les miroirs ;
la capacité à se transformer en chauve-souris (l'association du vampire et de la chauve-souris remonte à la découverte des espèces sud-américaines, buveuses de sang, mais c'est Stoker qui la rendra incontournable).
Bien que le nom du Comte soit calqué sur le surnom attribué à Vlad Ţepeş (le père de celui-ci était surnommé "dracul" et le suffixe "a", en roumain, signifie "fils de"), personnage réel que Bram Stoker aurait découvert au cours de ses lectures sur l'histoire de la Transylvanie, le romancier s’est peu inspiré de la figure historique. Il est par contre manifeste que son Dracula est profondément influencé par le Ruthven de Polidori (The Vampyre), tant sur les plans physique et sociologique que sur celui de leurs motivations émotionnelles et psychologiques. Il semble que Stoker ait, également, été influencé par le mythe des goules buveuses de sang de son Irlande natale.


Pistes de lecture

Cette partie ne prétend pas faire une analyse détaillée du roman - cela pourrait faire l'objet d'un travail de recherche à part entière - mais donner quelques pistes de lecture pour permettre aux lecteurs d'appréhender la richesse sémantique de l'œuvre.


Histoire et modernité

"J'étais là, consignant dans mon journal, en caractères sténographiques, tout ce qui m'était arrivé depuis que je l'avais fermé la dernière fois. C'est bien là le progrès du XIX° siècle! Et pourtant, à moins que je ne m'abuse, les siècles passés avaient, et ont encore, des pouvoirs qui leur étaient propres et que le "modernisme" ne peut pas tuer" (p 86).

En s'exprimant ainsi, Jonathan Harker met en exergue une des pistes de lecture du roman. L'Angleterre de la fin du XIX° siècle est le lieu du triomphe des deux révolutions industrielles, le lieu où se développe pleinement l'idée du progrès. Cet aspect est largement repris dans l'œuvre de Stoker puisque les personnages font largement usage des inventions récentes: la machine à écrire, le phonographe, le télégraphe, le train... Toutes ces inventions sont mises en valeur et serviront à contrer les projets du comte. Inversement, la Transylvanie du XIX° siècle est le lieu du règne du passé, des anciennes coutumes, des superstitions et le combat entre Dracula et les autres personnages symbolise cette confrontation entre les deux Europes, l'une tournée vers l'avenir et l'autre écrasée sous le poids du passé.

Il est important de souligner ici que l'intrigue de Dracula se déroule dans l'univers contemporain de Bram Stoker. Ce point est largement ignoré de la plupart des adaptations postérieures du roman, qui continuent de situer l'intrigue au XIX° siècle, occultant ainsi cet aspect sémantique majeur.


Deux figures du scientifique

Dracula oppose le roi vampire et son adversaire, Abraham Van Helsing, sur de nombreux points, dont celui de l'appréhension de la science: à un portrait du scientifique qui n'appréhende le savoir que comme un moyen de servir ses propres intérêts s'oppose celui qui met son savoir au service de l'humanité et qui reste ouvert à toutes les hypothèses, que celles-ci paraissent probables ou non.

Dracula, quand il était mortel, était en effet un brillant scientifique, comme le rappelle Van Helsing: "il était de son vivant un homme remarquable, guerrier, homme d'état, alchimiste; et l'alchimie représentait alors le plus haut degré de la science. Il avait une puissante intelligence, une culture sans égal" (p 492). Après sa mort physique, l'ancien voïvode a gardé ce goût du savoir. L'importance accordée à la description de la bibliothèque, qui apparaît comme une pièce importante du château du comte, atteste ce goût, au demeurant pour des domaines diversifiés: "histoire, géographie, politique, économie, botanique, géologie, droit" (p 60). Mais cette soif de connaissance, qui concerne en premier lieu l'Angleterre, est asservie à des fins maléfiques: il s'agit pour le comte d'approfondir ses connaissances dans le but de vaincre, et ce au profit d'un seul être: lui-même.

Van Helsing est lui aussi un grand scientifique; son ancien élève, le docteur Seward, parle de lui en ces termes: "C'est en même temps un philosophe et un métaphysicien - réellement un des plus grands savants de notre époque" (p 199). Mais contrairement au comte, cet autre scientifique met sa connaissance au profit des autres, "pour le bien de l'humanité" (p 200). Il transmet ainsi son savoir, puisqu'il l'enseigne; plus largement, son désir de venir à bout du roi vampire est mû par la volonté de sauver le monde. Outre cette générosité, il est doté d'une remarquable ouverture d'esprit puisqu'il reste ouvert à toutes les branches du savoir, dont celles qui ne connaissent pas encore d'explication scientifique - et dont le vampirisme fait partie.


Le thème de la folie

Ce thème, repris dans de nombreuses adaptations postérieures, est central dans le roman de Stoker. L'un des personnages, le docteur Seward, est en effet le directeur d'un asile psychiatrique, en l'occurrence celui qui jouxte la demeure que Dracula a achetée en Angleterre, Carfax. Le mystère de la folie s'ajoute au mystère inhérent à la littérature fantastique et l'amplifie: l'un des patients de l'hôpital, Reinfield, est également aux ordres du prince des ténèbres. Mais davantage que le spectacle de la folie, c'est la frontière entre la folie et la raison qui est ici mise en avant: Reinfield a, ainsi, des éclairs de lucidité qui le placent au-dessus des autres personnages qui, eux, ne perçoivent pas le danger auquel le fou les met en garde. Par ailleurs, après sa mésaventure dans le château du comte, Jonathan Harker a le sentiment de basculer dans la folie; seule la révélation de l'existence réelle des vampires le guérira de sa crainte. L'exploitation de ce thème s'inscrit dans une perspective moderniste puisque le roman de Bram Stoker est contemporain des premières études de Sigmund Freud.


La circulation de la parole

Chez Bram Stoker, le doublon sang/érotisme est médiatisé par un troisième terme : la parole. Si le vampire possède une telle capacité de nuisance (au moins dans le début du roman), c'est parce que les personnages ne communiquent pas. Van Helsing ne dit pas ce qu'il sait (ou soupçonne) aux victimes ou à leurs proches. Il ne leur explique pas en quoi l'usage de l'ail va permettre de juguler ce qu'il appelle la "maladie". Ce silence est la condition de la catastrophe. Il en est symboliquement la cause.

Il y a une équivalence directe entre la circulation du sang et celle de la parole. La répression victorienne de la parole permet la circulation du sang. (Il est particulièrement frappant que Dracula soit un roman par lettres : le savoir est éparpillé et sa transmission est lente.)

A partir du moment où les personnages survivants commencent à communiquer entre eux, le vampire se retrouve sur la défensive, obligé de regagner la Transylvanie. Il finit par en mourir.

Dans cette perspective, Dracula peut se lire comme une mise en évidence de la contradiction qui existe entre les exigences de la raison (l'échange du savoir, de tous les savoirs) et la morale victorienne du silence.


L'approche psychanalytique

Chapitres I à VI (séjour de Jonathan au château de Dracula): période correspondant à celle de l’enfance ; l’exploration de la chambre et de la crypte, suivie de la fuite de Jonathan, correspond au début du refoulement.

Chapitres VII à IX (de l’arrivée de Dracula en Angleterre à celle de Van Helsing): apogée de la névrose et des troubles obsessionnels ; les crises se succèdent jusqu’au début de la psychanalyse.

Chapitres X à XXIII (jusqu’au départ de Dracula fuyant l’Angleterre): première période de l’analyse jusqu’au début de la névrose de transfert.

Chapitres XXIV à XXVII (jusqu'à la mort de Dracula en Transylvanie): poursuite de l’analyse jusqu'à la liquidation du transfert.

Héritage

Par la suite, le personnage de Dracula devint l'un des plus vigoureux mythes modernes, donnant naissance à une riche littérature fantastique autour du thème des vampires. Dans un article intitulé Les avatars de Dracula dans la littérature contemporaine, Jean Marigny retrace l'histoire de cette littérature qui s'est développée depuis la seconde moitié du XXe siècle et qui a su épouser des genres littéraires fort diversifiés et parfois inattendus : fantastique, bien entendu, mais également érotique, historique, policier, science-fiction, parodie, et même jeunesse. La qualité de ces écrits est extrêmement variable. Certaines œuvres prêtent néanmoins au célèbre vampire une complexité intéressante, et révèlent le conflit qu'il incarne entre Éros et Thanatos, construisant un personnage tourmenté, damné.

Les caractéristiques des vampires — et en particulier celles du Comte Dracula — ont subi de nombreuses variations au gré des différentes adaptations, aussi bien concernant leurs pouvoirs que leurs faiblesses ou leurs origines. Le personnage du Comte lui-même est considéré dans différentes œuvres sous des éclairages très contrastés :

personnification de la mort ;
incarnation de la bestialité ;
mais également

symbole de la sexualité et de la sensualité ;
archétype du séducteur irrésistible.

Cinéma

Le personnage de Dracula a tiré sa popularité actuelle davantage du cinéma que de la littérature. Il existe environ 200 films dans lesquels le roi vampire tient le rôle principal, ce qui en fait une des figures cinématographiques les plus populaires. Chacun de ces films adapte différemment l'œuvre de Stoker: l'intrigue et les caractéristiques des personnages, y compris leurs noms, sont rarement les mêmes.


Nosferatu de Murnau

La première adaptation du livre de Bram Stoker (et le premier film traitant du thème du vampire) est le chef-d'œuvre Nosferatu le Vampire (Nosferatu, eine Symphonie des Grauens) réalisé par Friedrich Murnau en 1922. Murnau chercha à éviter de payer les droits d'auteur et à cette fin changea le nom de tous les personnages ainsi que la localisation de l'intrigue. Ceci n'empêcha pas l'héritière, Florence Stoker, de l'attaquer en justice et d'obtenir la destruction des négatifs originaux ainsi que la plupart des copies. L'acteur qui interpréta le rôle du comte Dracula - également appelé "comte Orlok" dans cette version, Max Schreck, fut tellement persuasif que le bruit couru qu'il s'agissait d'un véritable vampire! Cette idée fut reprise en 2000 dans le film L'ombre du vampire (Shadow of the vampire), réalisé par Elias Merhige.

Ce premier Nosferatu a fait l'objet d'un remake spécifique : Nosferatu, fantôme de la nuit de Werner Herzog en 1979 avec Klaus Kinski, Isabelle Adjani et Bruno Ganz. Cette seconde version, sensiblement différente de la première, connaîtra une suite: en effet, en 1988, Augusto Caminito réalisa Nosferatu à Venise (Nosferatu a Venecia) dans lequel Klaus Kinski reprit le rôle de l'inquiétant vampire.

En 2000, E. Elias Merhige réalise un film étrange racontant le tournage du Nosferatu de Murnau. L'Ombre du vampire mélange anecdote de tournage et éléments fantastique allant jusqu'à émettre l'hypothèse que Max Schreck (joué par Willem Dafoe) était un vrai vampire.


Les adaptations de Universal studios: 1931-1948

En 1931, Bela Lugosi joue pour la première fois Dracula dans un film de Tod Browning, Dracula avec Helen Chandler. Il endossa ce rôle quatre fois en tout. C'est à Lugosi que revient le mérite de rendre à Dracula sa dimension érotique au cinéma (la dimension sexuelle de Nosferatu est plus psychanalytique), perdant en contrepartie le fascinant pouvoir de terreur de Max Schreck.

Le scénario du film de Browning n'est pas une adaptation directe du roman de Stoker, mais de la pièce de Deane Hamilton, dans laquelle Bela Lugosi (Dracula) et Edward Van Sloon (Van Helsing) jouaient déjà. Gregory A. Waller souligne cependant que dans l'adaptation cinématographiques ont été ajoutées des scènes de Stoker qui avaient été omises par Deane pour des raisons pratiques essentiellement; le voyage en mer, par exemple. Le critique souligne également une dichotomie, introduite dans le film, entre Reinfield et Dracula, le premier ne parvenant pas à s'intégrer à la société transylvanienne tandis que le second fait montre d'une sociabilité absente du roman.

Pour l'anecdote, en 1956, Bela Lugosi fut enterré avec la cape de Dracula à la demande de sa femme.


Les adaptations de Hammer films: 1958-1976

Le deuxième acteur le plus représentatif du rôle de Dracula fut Christopher Lee qui apparut en 1958 dans le film de Terence Fisher : Le Cauchemar de Dracula (Horror of Dracula). Il s'agit d'une version plus gothique de l'œuvre, hissée au trentième rang des plus grands films britanniques de tous les temps par le magazine Total film en 2004. La Hammer produisit ensuite une dizaine de films autour du personnage de Dracula, tous interprétés par Christopher Lee.


Productions parallèles

Parallèlement aux productions de Universal et de la Hammer ont foisonné d'autres œuvres cinématographiques dont voici les principales:

Drakula réalisé en 1920 par Karoly Lajthay, avec Margit Lux et Paul Askonas. Deux années avant le film de Murneau, ce film hongrois, réalisé sans l'autorisation de la veuve de Bram Stoker, est la première adaptation cinématographique du roman.
Dracula réalisé en 1931 par George Melford et Enrique Tovar Avalos avec Carlos Villarias et Lupita Tovar. Ce film, réalisé la même année que la production éponyme de Tod Browning, a été tourné à partir des mêmes décors et reprend la même intrigue.
Blacula, le vampire noir réalisé en 1972 par William Crain avec William Marshall et Vonette McGee. Film de blaxploitation. Ce film ne met pas en scène le célèbre vampire mais l'évoque implicitement à travers le titre. Il sera suivi, un an plus tard, de Scream, Blacula, Scream réalisé en 1973 par Bob Kelljan avec William Marshall et Pam Grier.
Dracula et ses femmes vampires (Dracula) réalisé en 1973 par Dan Curtis avec Jack Palance et Simon Ward. C'est cette adaptation qui mettra pour la première fois en avant l'idée du vampire confronté à la réincarnation de son amour perdu, qui sera exploité plus tard dans l'adaptation de Francis Ford Coppola.
Du sang pour Dracula (Andy Warhol's Dracula) réalisé en 1974 par Paul Morrissey avec Udo Kier et Joe Dallesandro. Dracula doit ici boire le sang d'une vierge afin de retrouver sa vigueur. Pour cela, il part à la rencontre des filles d'un noble endetté sous prétexte de se marier avec l'une d'elles. Mais les belles ne sont pas aussi pures qu'elles le prétendent et ont succombé aux charmes du jeune paysan machiste qui se trouve sous leurs ordres... Cette version, franchement érotique, est remarquable notamment par l'inversion des rôles qu'elle établit. Ici, Dracula est maladif, famélique, nullement terrifiant; sa fragilité et sa noblesse s'opposent à la virile rudesse du paysan qui déjoue, sans le vouloir, ses plans. Les valeurs véhiculées sont celles d'une époque secouée par la révolution sexuelle: l'exigence de virginité est ici présentée de manière négative puisque c'est grâce à leurs libertinages que les personnages parviennent à déjouer les plans du comte...
Dracula réalisé en 1979 par John Badham avec Frank Langella et Laurence Olivier. Cette version prend comme point de départ le voyage de Dracula vers les côtes anglaises à bord du Démeter, épisode qui se situe initialement au centre de l'intrigue. Alors qu'elle se promène sur la plage, Mina, qui est ici la fille de Van Helsing, découvre le corps inconscient du comte, unique survivant du naufrage du bateau. Dracula sera ensuite introduit auprès des personnes de son entourage: le dr Seward, qui est l'ami de son père, Lucy Seward et son fiancé, Jonathan Harker. Mina, puis Lucy, succomberont rapidement sous les charmes du comte... Le Dracula qui est ici mis en scène est très sensuel et distingué; il fait par ailleurs preuve d'une certaine humanité puisqu'il lui est possible de tomber amoureux. L'action est déplacée dans les années 1910, ce qui accentue encore le décalage entre une Angleterre résoluement moderne et les valeurs passéistes que porte le comte.

Productions récentes

En 1992, le prince des ténèbres, qui avait déserté les écrans, réapparaît avec le film de Francis Ford Coppola : Dracula (Bram Stoker's Dracula) avec dans le rôle titre Gary Oldman, accompagné de Winona Ryder, Keanu Reeves et Anthony Hopkins. Ce film, qui est sans doute celui qui suit le plus près l'œuvre de Stoker - avec, toutefois, de nombreuses libertés -, met en scène un être capable de sentiments et dont le caractère tragique le rapproche des grands héros romantiques du XIX° siècle.

Cette adaptation de Coppola impulsa la réapparition de Dracula dans l'univers cinématographique.

En 1995, Mel Brooks réalisa une version parodique intitulée Dracula, mort et heureux de l'être (Dracula: dead and loving it) avec Steven Weber et Leslie Nielsen.

Par la suite, Patrick Lussier réalisa Dracula 2000 - intitulée Dracula 2001 en France -, avec Gerard Butler et Christopher Plummer, dans lequel le célèbre vampire ressuscite à notre époque. Patrick Lussier réalisa, en 2003, une suite de ce film, intitulée Dracula 2: ascension, qui fut nettement moins chaleureusement saluée par la critique.

En 2002, Guy Maddin réalisa l'adapatation cinématographique de la version du Royal Winnipeg Ballet (voir supra) sous le titre Dracula, pages tirées du journal d'une vierge (Dracula : Pages From a Virgin's Diary), avec Zhang Wei-Qiang et Tara Birtwhistle.

Le personnage de Dracula a engendré un autre personnage, celui du tueur de vampires, souvent un vieux savant un peu fou, bien mis en scène dans le film de Roman Polanski, Le Bal des vampires, la lignée des Belmont, Van Helsing ou Buffy.


Pièces et ballets

Si l'amour que le monde du cinéma éprouve pour le personnage est bien connu, c'est sur les planches que la popularité du vampire est née.

Stoker était intimement lié au milieu du théâtre et a travaillé près de vingt ans pour le Lyceum Theatre. Il éprouvait beaucoup d'admiration pour l'acteur Henry Irving, et avait exprimé le souhait que celui-ci joue le rôle de Dracula dans une adaptation théâtrale du roman - ce qui n'eut jamais lieu.

Nonobstant, Bram Stoker rédigea cette adaptation, qu'il intitula Dracula: or the undead dont il fit la lecture au Lyceum Theatre le 18 mai 1897. Le 31 mai, l'écrivain soumit le script au bureau du Lord Chamberlain qui était alors le censeur officiel des représentations théâtrales. Cette adaptation a été récemment rééditée sous la direction de Sylvia Starshine, mais n'est pas traduite en français.

En 1924, le britannique Hamilton Deane représenta un Dracula sensiblement différent de la pièce écrite par Stoker. David J. Skal souligne, en effet, que des problèmes de coût ont entraîné une réduction des lieux présentés dans la pièce; dès lors, pour que le vampire puisse entrer en interaction avec les autres personnages, il était nécessaire qu'il soit invité par eux et donc, qu'il soit présenté comme un être plus sociable que le Dracula de Stoker. C'est à l'occasion de la représentation de cette pièce, également, que le vampire adopta cette apparence moins monstrueuse que nous lui prêtons plus volontiers.

La pièce de Deane fut ensuite réécrite par Horace Liveright qui souhaitait la présenter au public américain. C'est dans cette version que le vampire porte cette cape au col particulièrement haut dont les représentations suivantes le revêtiront. Afin de jouer le personnage de Dracula, Liveright fait appel à un acteur hongrois, Bela Ferenc Dezso Blasko - nom de scène: Bela Lugosi. Cette pièce, présentée à Broadway à partir d'octobre 1927, sera un succès et attirera l'attention d'Hollywood: les studios Universal chargeront Tod Browning d'en donner une version cinématographique en 1931.

Depuis, parallèlement à sa formidable carrière cinématographique, Dracula fut l'objet d'autres interprétations théâtrales; citons, à titre d'exemple, Dracula: sabbat de Leon Katz (1970), Dracula: a musical nightmare de John Douglas et John Aschenbremer (1978) ou Mac Wellman's Dracula '1994).

Le prince des ténèbres a également inspiré des réalisateurs de ballets tels que Jean-Claude Gallotta qui, en 2001, créa pour l'opéra de Paris un ballet intitulé Nosferatu ou Mark Godden, auteur en 1998 d'un Dracula qui connu un franc succès et qui fut ensuite adapté au cinéma sous le titre Dracula, pages tirées du journal d’une vierge (2003).

Enfin, signalons l'existence de la comédie musicale de Gregory Hlady, Dracula, entre l'amour et la mort (2004).


Jeux vidéo

Le personnage de Dracula a également une influence dans le monde vidéoludique. La principale série vampirique majeure est très certainement Castlevania dont les différentes itérations relatent principalement les combats entre la famille Belmont et Dracula. La série a commencé en 1986 et perdure toujours à l'heure actuelle mais en se détachant de l'œuvre originale de Bram Stoker. D'autres jeux, indépendants entre eux, ont directement trait au comte : Son of Dracula, Kid Dracula, Dracula Résurrection et Bram Stoker's Dracula.


L'érotisme chez Dracula

Dans le roman de Bram Stoker

Dans les écrits qu’il a produit sur son projet d’écrivain, Bram Stoker se positionnait contre les auteurs qui, dans leurs récits, parlaient explicitement de sexualité. En cela, Stoker se soumettait parfaitement à la morale victorienne qui caractérisait son époque. Pour autant, la sexualité est-elle totalement absente de Dracula ? Non, pas tout à fait.

La sexualité se matérialise tout d’abord de manière explicite à travers les trois femmes-vampires qui vivent dans le château de Dracula. Lorsque Jonathan les rencontre pour la première fois, il avoue, non sans difficulté, son impuissance face à leurs charmes : "Oui, je brûlais de sentir sur les miennes les baisers de ces lèvres rouges"(p88). Plus loin dans le récit, Van Helsing éprouvera un désir similaire à leur égard. Quant aux femmes-vampires, elles vont dans le sens de cette ambiguïté, de ce lien entre la mort dont elles sont l’allégorie et l’amour charnel qu’elles inspirent, puisqu’elles qualifient leurs mortelles morsures de « baisers ».

L’attraction qu’exerce le comte lui-même sur les femmes est moins explicite. Bram Stoker ne dresse pas de lui un portrait aussi flatteur que pour les trois femmes-vampires : il est laid, est associé à des odeurs nauséabondes… Mais toute personne mordue par un vampire est, par la suite, irrésistiblement attirée par celui-ci et Mina Harker, tout en soulignant sa répulsion envers le comte, reconnaît cette ambiguïté : « J’étais comme étourdie et, chose étrange, je n’avais nulle envie de m’opposer à son désir » (p470). Par ailleurs, le comte a pleinement conscience de l’attractivité que possèdent les femmes-vampires sur les hommes mortels ; ainsi, voici comment il présente à Mina sa future existence en tant que non-morte : « Et vous, leur alliée très chère, très précieuse, vous êtes maintenant avec moi, chair de ma chair, sang de mon sang, celle qui va combler tous mes désirs et qui, ensuite, sera à jamais ma compagne et ma bienfaitrice. Le temps viendra où il vous sera fait réparation ; car aucun parmi ces hommes ne pourra vous refuser ce que vous exigerez d’eux ! » (p471). Le souhait du comte est de vampiriser de belles femmes afin de faire d’elles à la fois des esclaves et de redoutables sirènes ; bref, il tient le rôle du proxénète.

Et que penser de l’aspect symbolique de la morsure du vampire ? De nombreux critiques ont souligné son caractère éminemment sexuel. Le vampire visite en effet ses victimes la nuit, le plus souvent dans leur lit ; il les mord dans le cou, qui est un endroit du corps sensiblement érogène. Dans le roman de Bram Stoker, les personnages masculins tentent de sauver Lucy Westenra de la mort en pratiquant des transfusions, lesquelles sont explicitement associées à des formes de mariages, à des unions vitales entre les hommes et la jeune fille. Dans ce cas, le vampire, qui aspire, lui, ce sang, brise cette union vitale pour construire une autre forme d’union, mortelle celle-ci, entre lui-même et sa victime.

Soulignons, enfin, l’ambiguïté d’un passage du roman. Jonathan s’apprête à recevoir le baiser mortel des trois femmes-vampires quand le comte apparaît brusquement et les repousse ; s’ensuit cet extrait : « La jeune femme blonde, avec son sourire provocant, se retourna alors pour lui répondre : - Mais vous-même n’avez jamais aimé ! Vous n’aimez pas ! Les deux autres se joignirent à elle, et des rires si joyeux, mais si durs, si impitoyables retentirent dans la chambre que je faillis m’évanouir. Au vrai, ils retentissaient comme des rires de démons. Le comte, après m’avoir dévisagé attentivement, se détourna et répliqua, à nouveau dans un murmure : - Si, moi aussi, je peux aimer. Vous le savez d’ailleurs parfaitement. Rappelez-vous ! Maintenant, je vous promets que lorsque j’en aurai fini avec lui, vous pourrez l’embrasser autant qu’il vous plaira ! » (p91). De quelle forme d’amour s’agit-il dans ce passage ? Probablement pas d’un amour tel que nous l’entendons, puisque le vampire est a-sentimental. Il est possible d’entendre ce terme comme un euphémisme : le substantif « amour » désignerait le coït et dans ce passage, les femmes-vampires se moqueraient de Dracula, lequel, contrairement à elles, n’est pas en position de consommer un acte sexuel avec un mortel au moment du récit. Cela signifierait également que les vampires ne peuvent avoir de relations sexuelles entre eux.



Dans les Nosferatu




Dans la première adaptation cinématographique inspirée du roman de Bram Stoker, Nosferatu le Vampire, ainsi que dans la version de 1979 intitulée Nosferatu, fantôme de la nuit, la référence à la sexualité est également présentée de façon implicite.

Dans ces films, Dracula – également appelé comte Orlock – souhaite se rendre à Brême et, pour cela, fait appel à un clerc, Jonathan Harker. Or, le vampire tombe sur la photographie de la jeune épouse de Jonathan, Lucy, qu’il regardera avec une attention marquée ; il ne manquera pas, d’ailleurs, de souligner ce qui, pour lui, fait la beauté de cette femme : « Elle a un beau cou ». L’instant d’après, la volonté du vampire de hâter son départ pour Brême est très nette; son attirance pour Lucy Harker est évidente.

Par ailleurs, le moyen mis en avant, dans les deux cas, pour éliminer le vampire est ambigu : il faut, en effet, qu’une femme au cœur pur le retienne toute la nuit et lui fasse oublier le chant du coq ; il s'agit d'une évocation nette de la nuit d’amour. La femme se doit d’être active dans cette démarche puisque le vampire lui obéit : ainsi, c’est parce qu’elle crie dans son lit, à Brême, au moment où, à plusieurs kilomètres de là où elle se trouve, le comte se penche sur le cou de son mari, que celui-ci renonce à sa victime. À Brême, au moment où Lucy se penche à sa fenêtre, vraisemblablement pour appeler le comte qui la regarde de la maison qui jouxte la sienne, elle a, auparavant, éloigné son époux : celui-ci est parti chercher un médecin dans le film de Friedrich Wilhelm Murnau tandis que dans celui de Werner Herzog, elle parsème des morceaux d’hostie autour du siège sur lequel est assis son mari devenu vampire, l’empêchant ainsi de quitter sa place. Les deux films suggèrent le lien entre la morsure du vampire et le coït. Dans les deux cas, le vampire se penche sur la femme et pose sa main sur la poitrine de celle-ci. Dans le second Nosferatu, l’acte sexuel est évoqué plus avant puisque le vampire contemple le corps de la jeune femme et va jusqu’à soulever le bord de sa chemise de nuit.

Le « cœur pur » dont il est ici question ne signifie pas que la femme est vierge, puisque Lucy est mariée ; elle ne signifie pas non plus qu’elle soit fidèle à son époux ; paradoxalement, cette pureté renvoie à un pas vers le mal. Tout au long des deux films, Lucy et le comte étaient présentés comme deux doubles ; après avoir passé une nuit ensemble, les deux trépasseront.

Les critiques lisent souvent Nosferatu à la lumière des théories freudiennes, qui étaient très en vogue dans les années 1920. Le film évoquerait, ainsi, le conflit que les êtres éprouvent entre leurs pulsions sexuelles et les interdits sociaux. Le comte, dans ce cas, serait une représentation du ça.


Du dégoût à la fascination, de la fascination à l'érotisme



Avec Dracula de Tod Browning (1931), le roi vampire va changer de visage. Alors qu’il était présenté auparavant comme un monstre hideux, il devient un homme plutôt agréable à regarder et, surtout, séducteur : dans le film, les deux personnages féminins éprouveront une forte attirance à son égard.

En 1958, avec Horror of Dracula, ce caractère don-juanesque du personnage est encore accentué. Surtout, l’érotisme latent de l’acte de vampirisation est dévoilé au grand jour : avant de mordre Mina, Dracula entreprendra, ainsi, de l’embrasser à pleine bouche. Dans les autres films produits par la Hammer, dans lesquels Christopher Lee interprétera le rôle du célèbre vampire, cet érotisme s’accentuera de plus en plus ; il est ainsi particulièrement poussé dans Dracula et les femmes ou Du sang pour Dracula, tous les deux produits dans les années 1970. C’est l’époque du règne de la « queer scream », personnage récurrent dans les films d’épouvante de l’époque : une belle victime dénudée et épouvantée…

Dans le film de John Badham 1979, Frank Langella interprète un Dracula résolument sensuel; cette fois-ci, ce n'est pas seulement l'effet qu'il produit sur les femmes qui est souligné par le film, mais également son "sex appeal". Ainsi, après s'être introduit dans la chambre de Lucy Seward, le prince des ténèbres se penchera sur sa victime consentante la chemise généreusement ouverte...

Au début des années 1980, Jesús Franco réalisa plusieurs films dits de série B, où l'érotisation du personnage prend largement le dessus sur la légende.

En 1992, Francis Ford Coppola dévoile un Dracula lui aussi lourdement chargé d’érotisme. Mais celui-ci dépasse le simple voyeurisme et se lit comme une dénonciation des interdits sociaux en matière de sexualité. Dans ce film, en effet, Mina, qui est promise à Jonathan, se comporte conformément aux bonnes mœurs : elle n’a aucune relation sexuelle avant son mariage, s’indigne quand un homme l’approche… Sa curiosité pour les choses du sexe est grande, mais elle la dissimule : si, au début du film, elle ouvre d’une main timide le Kâmasûtra qui se trouve à côté d’elle, elle le referme néanmoins violemment dès qu’elle entend son amie entrer dans la pièce. Lucy, par rapport à elle, fait figure de dévergondée : elle courtise trois hommes à la fois, aborde plusieurs fois le thème de la sexualité avec Mina, l’embrasse avec passion… Mais c’est au contact du comte que Mina Harker se libérera véritablement des carcans moraux qui la briment. Le film présente, ainsi, l’évolution progressive de la jeune femme vers l’acceptation de ses désirs.


De l'érotisme à la pornographie

Aujourd’hui, le personnage de Dracula a investi l’univers du X. On peut citer, à titre d’exemple, le film Spermula dont le titre – évocateur ! – est évidemment calqué sur le nom du célèbre vampire. Dans le domaine littéraire, citons L'autre Dracula ou les cahiers secrets de Jonathan Harker de Tony Mark. Dans cette version, la seule faute de Dracula serait d’être trop libertin dans une société victorienne devenue sclérosée à force de frustration sexuelle.

Sources

Sources primaires:

Dracula de Bram Stoker, traduit de l'anglais par Lucienne Molitor. Belgique: ed. Marabout (coll. Babel), 1975.
Dracula, Bram Stoker. New-York, London: ed. Norton and company, 1997.
Nosferatu le vampire, Friedrich Wilhelm Murnau, 1922
Nosferatu fantôme de la nuit, Werner Herzog, 1975
Bram Stoker's Dracula, Francis Ford Coppola, 1992
Dracula, Tod Browning, 1931
Horror of Dracula (Le cauchemar de Dracula), Terence Fisher, 1958
Dracula, Frank Langella (1979)
L'autre Dracula ou les cahiers secrets de Jonathan Harker de Tony Mark. Paris, ed. Blanche, 1997.
Sources secondaires:

"Les avatars de Dracula dans la littérature contemporaine"/ Jean Marigny in Dracula: mythe et métamorphose, ed. Presses universitaires du Septentrion, 2005
"Dracula, l'exclusion sanglante"/ Ian Geay in Quasimodo n°6 - "Fictions de l'étranger", printemps 1999 http://www.revue-quasimodo.org/PDFs/6%20-%20Geay%20Dracula%20Sexe%20Stocker…
"Dracula" in Wikipedia.en , http://en.wikipedia.org/wiki/Dracula
"Film adaptations: a checklist" in Dracula, Bram Stoker. New-York, London: ed. Norton and company, 1997, p 404-407.
Denis Buican, Les métamorphoses de Dracula. L'histoire et la légende, Paris, Le Félin,1993.
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Bisous

Peabody

Tel un roseau, plie mais ne rompt pas
Message 06/09/2007 19:55:06
 
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Message 06/09/2007 19:55:06
 

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